Rolex Grand Slam of Show Jumping

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Steve Guerdat et son histoire

(Article reproduit avec l’aimable autorisation de l’Aachener Zeitung. De Marlon Gego)

Grand Prix Rolex : en quête du triomphe suprême

Enfant prodige, chômeur, champion olympique : malgré un talent exceptionnel, Steve Guerdat a dû se battre avec acharnement pour réaliser son rêve de victoire olympique.

Aachen. En voyant Steve Guerdat, on ne devine pas son histoire, elle n’est pas inscrite sur son visage – peut-être parce qu’il est encore jeune, 32 ans seulement. Certains la connaissent, cette histoire, mais tous ne s’en souviennent pas. Les gens préfèrent se rappeler les bons moments, ceux de la victoire olympique de Guerdat en 2012 par exemple ; dans le monde équestre aussi, le succès compte finalement plus que le chemin parcouru pour y arriver. Pourtant, il n’y a que huit ans que Steve Guerdat a laissé filer l’opportunité de sa vie, passant ainsi du statut d’enfant prodige à celui de chômeur. Pour accéder finalement au titre de champion olympique.

Guerdat vient de Bassecourt, une commune du nord-ouest de la Suisse, où il a grandi avec sa famille dans la ferme de son grand-père qui était marchand de chevaux. Son père Philippe, lui-même cavalier de saut, fut d’ailleurs vice-champion d’Europe en 1985. Un bon cavalier, mais loin d’être aussi talentueux que Steve, son fils. La vie de Steve se déroula sans grande surprise, il s’avéra tôt que Steve pourrait aller loin dans le sport équestre. Lorsqu’il quitta le lycée en première pour devenir cavalier professionnel, son père était d’accord – sa mère non. Philippe Guerdat était convaincu que le talent de Steve suffirait pour que ce dernier puisse vivre de son sport. Son début de carrière en tant que cavalier junior fut couronnée d’un tel succès qu’il fut pris sous contrat en 2003 par le Néerlandais Jan Tops, l’un des plus grands maquignons européens.

Contrairement à certains de ses concurrents, Steve Guerdat n’est pas issu d’une famille fortunée. Il est dépendant de propriétaires mettant à sa disposition des chevaux qui lui permettent de faire face à la concurrence. Le meilleur cavalier n’est rien sans un bon cheval, et si l’on veut devenir champion olympique, on a besoin d’une monture pouvant coûter plusieurs centaines de milliers d’euros, si ce n’est plus.

Le prix de l’idéalisme

Auprès de Jan Tops, Guerdat disposait désormais d’excellents chevaux, mais uniquement jusqu’à ce que Tops trouve les acheteurs prêts à payer la bonne somme pour les acquérir. Lorsqu’un cheval venait de se vendre, Guerdat recevait le suivant avec lequel il devait recommencer tout son travail. Même les meilleurs chevaux et les meilleurs cavaliers ont besoin de temps pour s’habituer l’un à l’autre. Mais Guerdat s’était entre-temps fait un nom, il voulait aller plus loin, et il voulait surtout pouvoir travailler en continu avec ses chevaux sans devoir craindre qu’ils ne soient vendus le lendemain. Il démissionna donc début 2006.

Beaucoup de carrières connaissent des ruptures – parfois à cause de déboires sur le plan privé ou de choix professionnels inattendus. Le plus souvent, les revirements de carrière – vers le haut comme vers le bas – s’expliquent par de telles ruptures, et il n’en va pas autrement pour Steve Guerdat.

Ayant démissionné de chez Tops, Guerdat reçut l’offre de monter pour le milliardaire ukrainien Oleksandr Onishchenko qui était en train de constituer une équipe de cavaliers. L’argent ne jouant pas un rôle prépondérant, Onishchenko versa à l’avance à Guerdat le salaire de quatre années et lui promit en outre d’acheter les meilleures montures. Unique condition : Guerdat devait, tout comme les autres membres de l’équipe, devenir ukrainien au moins jusque après les Jeux olympiques de 2012.

Guerdat approuva de manière hésitante, et les choses prirent leur cours : logement de fonction à Liège, voiture de service, salaire élevé, indépendance financière. Pour Guerdat, qui a 23 ans, c’est l’opportunité de sa vie.

C’est en mai 2006 que devait ensuite être signé le contrat lors du concours hippique de La Baule en France – Guerdat rendit son passeport suisse le lundi, la signature du contrat devant avoir lieu le mercredi. Lorsque Guerdat s’assit et prit le stylo en main, il s’arrêta dans sa lancée et dit : « Je ne signe pas. »

Guerdat n’aime pas revenir sur ce sujet, il fait partie de ceux qui préfèrent regarder vers l’avenir et tourner le dos au passé. Mais contre toute attente, il reparle de ce moment mardi soir lors du CHIO Aachen. Guerdat se dit impulsif ; il ne pouvait tout simplement pas signer ce contrat, son instinct l’en empêchait. Guerdat raconte que le champion olympique allemand Ludger Beerbaum l’aurait appelé peu avant la signature prévue. Le contenu de la conversation « reste entre nous ». Mais Guerdat révèle cependant : « Je lui suis aujourd’hui encore reconnaissant. »

Le refus de signer était bien entendu un affront à l’égard du milliardaire ukrainien. Le jour même, Guerdat perdit voiture de service et logement de fonction ; le salaire déjà versé pour quatre ans – selon les rumeurs, une somme à sept chiffres – dut être immédiatement restitué par Guerdat. Il se tenait là, possédant à peine plus que les vêtements qu’il portait, sur le terrain de concours de La Baule, mais surtout : en l’espace d’une minute, il n’avait plus de chevaux. Ce fut son frère qui vint le récupérer en France.

Durant quelques mois, il ne se passa rien. Guerdat manqua le championnat du monde 2006 à Aachen. Philippe Guerdat, son père, dit : « Dans les journaux, cette histoire paraît toujours si belle parce que tout a bien fini. Mais croyez-moi, Steve a vraiment connu un dur moment à cette époque. » Le prix de son idéalisme ?

Quand on cherche les personnes ayant suivi de près l’évolution de Guerdat sur le long-terme, on tombe vite sur Rolf Grass. Grass fut chef de l’équipe suisse entre 2002 et 2010 et entraîneur national des cavaliers de saut. Pour expliquer qui est Steve Guerdat et ce qui l’anime, Grass raconte l’anecdote suivante : en 2008, aux Jeux olympiques de Pékin, les cavaliers suisses arrivèrent tôt pour pouvoir participer à la cérémonie d’ouverture. Grass ayant de bonnes relations à Pékin, il organisa pour son équipe une visite guidée de la ville ; le but était de faire découvrir aux cavaliers où ils se trouvaient. Grass raconte l’échange suivant, survenu peu avant le départ :

Steve Guerdat : « Je suis obligé de participer à cette visite guidée de la ville ? »

Grass : « Oui. »

Guerdat : « On voit bien que tu ne connais rien à l’équitation. »

Grass : « C’est possible, mais toi, tu ne connais rien d’autre que l’équitation. »

Sans un mot de plus, Guerdat partit dans sa chambre et réfléchit pendant un moment. Puis il se changea et se joignit finalement aux autres.

« Steve réfléchit à sa manière de monter avec une minutie extrême, il réfléchit au moindre pas, tout est planifié, il est totalement convaincu de ce qu’il a préparé », dit Grass. Pour Guerdat, les visites guidées de villes étrangères sont de ce fait rarissimes et n’ont pas de place dans ses réflexions. « Il a du mal à sortir du rôle qu’il s’est donné, jamais il ne veut modifier quelque chose de planifié. » C’est à la fois sa faiblesse et sa force.

Après l’échec de la signature du contrat, Guerdat a eu de la chance. On pourrait aussi dire : Guerdat a favorisé sa chance de manière décisive en refusant de signer. Son père Philippe établit le contact avec un vieil ami, Yves Piaget, un horloger suisse. Piaget acheta Jalisca Solier, avec laquelle Guerdat se qualifia pour les JO 2008. L’ancien joueur de polo zurichois Urs Schwarzenbach mit à la disposition de Guerdat sa ferme située à Herrliberg sur les hauteurs du lac de Zurich. Depuis 2007, Guerdat est indépendant et emploie une petite équipe qui le soutient. La victoire olympique n’était pas inévitable, mais elle a cependant été le résultat d’une planification méticuleuse, d’entraînements sans fin et d’une volonté capable d’opposer un non à des milliardaires.

Rolf Grass dit : « Il n’y a que très peu de personnes qui possèdent les atouts pour devenir champion olympique, et qui réunissent le talent, l’assiduité et de bons chevaux. »

Tout lui serait-il égal, finalement ?

Des phrases comme celles-ci sont plus faciles à dire qu’à mettre en pratique, et personne ne sait cela mieux que Guerdat. Il y a très peu d’athlètes qui sont aussi exigeants envers eux-mêmes que Guerdat. Lorsqu’il fait une faute sur un saut important, « il ne sort parfois plus de l’écurie pendant des heures, incapable de quitter son isolement ». C’est ce que dit Thomas Fuchs, ancien cavalier suisse de classe mondiale et entraîneur de Guerdat depuis 2007. Fuchs estime qu’il n’a plus grand-chose à apprendre à Guerdat, mais il essaie sans cesse de lui rappeler qu’il y a « autre chose au-delà des titres et des médailles ». Fuchs dit : « S’il a encore une chose à apprendre, c’est bien à se détendre. » Travailler à cela avec lui, « c’est ma mission principale, non ? », dit Fuchs en riant. Et si quelqu’un est détendu, c’est bien Fuchs.

À côté de Roger Federer, Steve Guerdat est l’athlète le plus populaire de Suisse, mais aussi l’un des meilleurs. Et à l’instar des personnages populaires, Guerdat n’a pas que des amis. D’un côté, il est suffisamment confiant et sûr de lui pour ne pas s’intéresser à ce que pensent les autres de sa manière de s’entraîner et des concours où il participe. D’un autre côté, il lui est déjà arrivé de se quereller avec des journalistes en estimant ne pas avoir été correctement présenté dans un article. Ce que pense l’opinion publique de Guerdat en tant que cavalier lui est indifférent, ses succès parlant de toute façon en sa faveur. Mais ce que pense l’opinion publique de Guerdat en tant que personne est loin de le laisser de glace. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’est pas du genre à jouer le jeu des relations publiques. Si cela ne tenait qu’à lui, il se ferait invisible pour le public en tant qu’homme.

Guerdat n’est pas un beau gosse qui joue la carte du charme, c’est un cavalier. Et en tant que tel, il a gagné le respect de beaucoup de ses confrères. Après sa victoire olympique le 7 août 2012, tandis qu’il restait assis seul sur une clôture en bois à proximité du parcours, un peu à l’écart et luttant avec ses émotions, la cavalière de saut américaine Laura Kraut s’avança vers Guerdat et lui dit : « Si quelqu’un a mérité d’être champion olympique, c’est bien toi. » Laura Kraut – il faut le savoir – est la compagne du cavalier de saut britannique Nick Skelton, que Guerdat venait de battre de peu quelques minutes auparavant.

Une dernière anecdote, racontée cette fois par Peter Jegen, rédacteur sportif au « Neue Zürcher Zeitung ». Cela paraît kitsch, dit Jegen, mais Guerdat est véritablement l’ami des chevaux. Rien n’est plus important pour lui que ses chevaux, que l’équitation, et il existe pour cela bien plus de preuves que les seules affirmations de Guerdat. Fin 2012, raconte Jegen, Guerdat renonça à participer à la finale richement dotée du Global Champions Tour à Abu Dhabi. Bien que Guerdat puisse difficilement se permettre de renoncer à des dotations élevées, ce « tournoi lancé avec beaucoup d’argent ne concorde pas avec sa manière d’appréhender le sport équestre ». Guerdat n’a tout simplement aucune envie de participer à des concours hippiques sans tradition et sans identification avec le cheval. Guerdat fait participer son meilleur cheval actuel, Nino de Buissonnetts, à dix ou onze concours par an. Il n’est pas de ceux qui profitent de bons chevaux pour gagner un maximum d’argent en un minimum de temps.

« À vrai dire, j’ai besoin des récompenses et de l’argent des sponsors uniquement pour payer mes salariés et pour pouvoir faire tourner mon entreprise », dit Guerdat. Ce qui implique nettement plus de privations et de sacrifices que se faire entretenir pendant des années par un milliardaire ukrainien.

En voyant Steve Guerdat, on ne devine pas son histoire, elle n’est pas inscrite sur son visage. Mais quand on le regarde un peu plus longuement et que l’on se demande comment un si jeune homme peut avoir un regard si sérieux, on commence alors à comprendre que même de beaux visages peuvent raconter des histoires difficiles. Il suffit d’y regarder à deux fois.

Enfant prodige, chômeur, champion olympique : malgré un talent exceptionnel, Steve Guerdat a dû se battre avec acharnement pour réaliser son rêve de victoire olympique.

Par Marlon Gego

Aachen. En voyant Steve Guerdat, on ne devine pas son histoire, elle n’est pas inscrite sur son visage – peut-être parce qu’il est encore jeune, 32 ans seulement. Certains la connaissent, cette histoire, mais tous ne s’en souviennent pas. Les gens préfèrent se rappeler les bons moments, ceux de la victoire olympique de Guerdat en 2012 par exemple ; dans le monde équestre aussi, le succès compte finalement plus que le chemin parcouru pour y arriver. Pourtant, il n’y a que huit ans que Steve Guerdat a laissé filer l’opportunité de sa vie, passant ainsi du statut d’enfant prodige à celui de chômeur. Pour accéder finalement au titre de champion olympique.

Guerdat vient de Bassecourt, une commune du nord-ouest de la Suisse, où il a grandi avec sa famille dans la ferme de son grand-père qui était marchand de chevaux. Son père Philippe, lui-même cavalier de saut, fut d’ailleurs vice-champion d’Europe en 1985. Un bon cavalier, mais loin d’être aussi talentueux que Steve, son fils. La vie de Steve se déroula sans grande surprise, il s’avéra tôt que Steve pourrait aller loin dans le sport équestre. Lorsqu’il quitta le lycée en première pour devenir cavalier professionnel, son père était d’accord – sa mère non. Philippe Guerdat était convaincu que le talent de Steve suffirait pour que ce dernier puisse vivre de son sport. Son début de carrière en tant que cavalier junior fut couronnée d’un tel succès qu’il fut pris sous contrat en 2003 par le Néerlandais Jan Tops, l’un des plus grands maquignons européens.

Contrairement à certains de ses concurrents, Steve Guerdat n’est pas issu d’une famille fortunée. Il est dépendant de propriétaires mettant à sa disposition des chevaux qui lui permettent de faire face à la concurrence. Le meilleur cavalier n’est rien sans un bon cheval, et si l’on veut devenir champion olympique, on a besoin d’une monture pouvant coûter plusieurs centaines de milliers d’euros, si ce n’est plus.

Le prix de l’idéalisme

Auprès de Jan Tops, Guerdat disposait désormais d’excellents chevaux, mais uniquement jusqu’à ce que Tops trouve les acheteurs prêts à payer la bonne somme pour les acquérir. Lorsqu’un cheval venait de se vendre, Guerdat recevait le suivant avec lequel il devait recommencer tout son travail. Même les meilleurs chevaux et les meilleurs cavaliers ont besoin de temps pour s’habituer l’un à l’autre. Mais Guerdat s’était entre-temps fait un nom, il voulait aller plus loin, et il voulait surtout pouvoir travailler en continu avec ses chevaux sans devoir craindre qu’ils ne soient vendus le lendemain. Il démissionna donc début 2006.

Beaucoup de carrières connaissent des ruptures – parfois à cause de déboires sur le plan privé ou de choix professionnels inattendus. Le plus souvent, les revirements de carrière – vers le haut comme vers le bas – s’expliquent par de telles ruptures, et il n’en va pas autrement pour Steve Guerdat.

Ayant démissionné de chez Tops, Guerdat reçut l’offre de monter pour le milliardaire ukrainien Oleksandr Onishchenko qui était en train de constituer une équipe de cavaliers. L’argent ne jouant pas un rôle prépondérant, Onishchenko versa à l’avance à Guerdat le salaire de quatre années et lui promit en outre d’acheter les meilleures montures. Unique condition : Guerdat devait, tout comme les autres membres de l’équipe, devenir ukrainien au moins jusque après les Jeux olympiques de 2012.

Guerdat approuva de manière hésitante, et les choses prirent leur cours : logement de fonction à Liège, voiture de service, salaire élevé, indépendance financière. Pour Guerdat, qui a 23 ans, c’est l’opportunité de sa vie.

C’est en mai 2006 que devait ensuite être signé le contrat lors du concours hippique de La Baule en France – Guerdat rendit son passeport suisse le lundi, la signature du contrat devant avoir lieu le mercredi. Lorsque Guerdat s’assit et prit le stylo en main, il s’arrêta dans sa lancée et dit : « Je ne signe pas. »

Guerdat n’aime pas revenir sur ce sujet, il fait partie de ceux qui préfèrent regarder vers l’avenir et tourner le dos au passé. Mais contre toute attente, il reparle de ce moment mardi soir lors du CHIO Aachen. Guerdat se dit impulsif ; il ne pouvait tout simplement pas signer ce contrat, son instinct l’en empêchait. Guerdat raconte que le champion olympique allemand Ludger Beerbaum l’aurait appelé peu avant la signature prévue. Le contenu de la conversation « reste entre nous ». Mais Guerdat révèle cependant : « Je lui suis aujourd’hui encore reconnaissant. »

Le refus de signer était bien entendu un affront à l’égard du milliardaire ukrainien. Le jour même, Guerdat perdit voiture de service et logement de fonction ; le salaire déjà versé pour quatre ans – selon les rumeurs, une somme à sept chiffres – dut être immédiatement restitué par Guerdat. Il se tenait là, possédant à peine plus que les vêtements qu’il portait, sur le terrain de concours de La Baule, mais surtout : en l’espace d’une minute, il n’avait plus de chevaux. Ce fut son frère qui vint le récupérer en France.

Durant quelques mois, il ne se passa rien. Guerdat manqua le championnat du monde 2006 à Aachen. Philippe Guerdat, son père, dit : « Dans les journaux, cette histoire paraît toujours si belle parce que tout a bien fini. Mais croyez-moi, Steve a vraiment connu un dur moment à cette époque. » Le prix de son idéalisme ?

Quand on cherche les personnes ayant suivi de près l’évolution de Guerdat sur le long-terme, on tombe vite sur Rolf Grass. Grass fut chef de l’équipe suisse entre 2002 et 2010 et entraîneur national des cavaliers de saut. Pour expliquer qui est Steve Guerdat et ce qui l’anime, Grass raconte l’anecdote suivante : en 2008, aux Jeux olympiques de Pékin, les cavaliers suisses arrivèrent tôt pour pouvoir participer à la cérémonie d’ouverture. Grass ayant de bonnes relations à Pékin, il organisa pour son équipe une visite guidée de la ville ; le but était de faire découvrir aux cavaliers où ils se trouvaient. Grass raconte l’échange suivant, survenu peu avant le départ :

Steve Guerdat : « Je suis obligé de participer à cette visite guidée de la ville ? »

Grass : « Oui. »

Guerdat : « On voit bien que tu ne connais rien à l’équitation. »

Grass : « C’est possible, mais toi, tu ne connais rien d’autre que l’équitation. »

Sans un mot de plus, Guerdat partit dans sa chambre et réfléchit pendant un moment. Puis il se changea et se joignit finalement aux autres.

« Steve réfléchit à sa manière de monter avec une minutie extrême, il réfléchit au moindre pas, tout est planifié, il est totalement convaincu de ce qu’il a préparé », dit Grass. Pour Guerdat, les visites guidées de villes étrangères sont de ce fait rarissimes et n’ont pas de place dans ses réflexions. « Il a du mal à sortir du rôle qu’il s’est donné, jamais il ne veut modifier quelque chose de planifié. » C’est à la fois sa faiblesse et sa force.

Après l’échec de la signature du contrat, Guerdat a eu de la chance. On pourrait aussi dire : Guerdat a favorisé sa chance de manière décisive en refusant de signer. Son père Philippe établit le contact avec un vieil ami, Yves Piaget, un horloger suisse. Piaget acheta Jalisca Solier, avec laquelle Guerdat se qualifia pour les JO 2008. L’ancien joueur de polo zurichois Urs Schwarzenbach mit à la disposition de Guerdat sa ferme située à Herrliberg sur les hauteurs du lac de Zurich. Depuis 2007, Guerdat est indépendant et emploie une petite équipe qui le soutient. La victoire olympique n’était pas inévitable, mais elle a cependant été le résultat d’une planification méticuleuse, d’entraînements sans fin et d’une volonté capable d’opposer un non à des milliardaires.

Rolf Grass dit : « Il n’y a que très peu de personnes qui possèdent les atouts pour devenir champion olympique, et qui réunissent le talent, l’assiduité et de bons chevaux. »

Tout lui serait-il égal, finalement ?

Des phrases comme celles-ci sont plus faciles à dire qu’à mettre en pratique, et personne ne sait cela mieux que Guerdat. Il y a très peu d’athlètes qui sont aussi exigeants envers eux-mêmes que Guerdat. Lorsqu’il fait une faute sur un saut important, « il ne sort parfois plus de l’écurie pendant des heures, incapable de quitter son isolement ». C’est ce que dit Thomas Fuchs, ancien cavalier suisse de classe mondiale et entraîneur de Guerdat depuis 2007. Fuchs estime qu’il n’a plus grand-chose à apprendre à Guerdat, mais il essaie sans cesse de lui rappeler qu’il y a « autre chose au-delà des titres et des médailles ». Fuchs dit : « S’il a encore une chose à apprendre, c’est bien à se détendre. » Travailler à cela avec lui, « c’est ma mission principale, non ? », dit Fuchs en riant. Et si quelqu’un est détendu, c’est bien Fuchs.

À côté de Roger Federer, Steve Guerdat est l’athlète le plus populaire de Suisse, mais aussi l’un des meilleurs. Et à l’instar des personnages populaires, Guerdat n’a pas que des amis. D’un côté, il est suffisamment confiant et sûr de lui pour ne pas s’intéresser à ce que pensent les autres de sa manière de s’entraîner et des concours où il participe. D’un autre côté, il lui est déjà arrivé de se quereller avec des journalistes en estimant ne pas avoir été correctement présenté dans un article. Ce que pense l’opinion publique de Guerdat en tant que cavalier lui est indifférent, ses succès parlant de toute façon en sa faveur. Mais ce que pense l’opinion publique de Guerdat en tant que personne est loin de le laisser de glace. C’est d’ailleurs pour cela qu’il n’est pas du genre à jouer le jeu des relations publiques. Si cela ne tenait qu’à lui, il se ferait invisible pour le public en tant qu’homme.

Guerdat n’est pas un beau gosse qui joue la carte du charme, c’est un cavalier. Et en tant que tel, il a gagné le respect de beaucoup de ses confrères. Après sa victoire olympique le 7 août 2012, tandis qu’il restait assis seul sur une clôture en bois à proximité du parcours, un peu à l’écart et luttant avec ses émotions, la cavalière de saut américaine Laura Kraut s’avança vers Guerdat et lui dit : « Si quelqu’un a mérité d’être champion olympique, c’est bien toi. » Laura Kraut – il faut le savoir – est la compagne du cavalier de saut britannique Nick Skelton, que Guerdat venait de battre de peu quelques minutes auparavant.

Une dernière anecdote, racontée cette fois par Peter Jegen, rédacteur sportif au « Neue Zürcher Zeitung ». Cela paraît kitsch, dit Jegen, mais Guerdat est véritablement l’ami des chevaux. Rien n’est plus important pour lui que ses chevaux, que l’équitation, et il existe pour cela bien plus de preuves que les seules affirmations de Guerdat. Fin 2012, raconte Jegen, Guerdat renonça à participer à la finale richement dotée du Global Champions Tour à Abu Dhabi. Bien que Guerdat puisse difficilement se permettre de renoncer à des dotations élevées, ce « tournoi lancé avec beaucoup d’argent ne concorde pas avec sa manière d’appréhender le sport équestre ». Guerdat n’a tout simplement aucune envie de participer à des concours hippiques sans tradition et sans identification avec le cheval. Guerdat fait participer son meilleur cheval actuel, Nino de Buissonnetts, à dix ou onze concours par an. Il n’est pas de ceux qui profitent de bons chevaux pour gagner un maximum d’argent en un minimum de temps.

« À vrai dire, j’ai besoin des récompenses et de l’argent des sponsors uniquement pour payer mes salariés et pour pouvoir faire tourner mon entreprise », dit Guerdat. Ce qui implique nettement plus de privations et de sacrifices que se faire entretenir pendant des années par un milliardaire ukrainien.

En voyant Steve Guerdat, on ne devine pas son histoire, elle n’est pas inscrite sur son visage. Mais quand on le regarde un peu plus longuement et que l’on se demande comment un si jeune homme peut avoir un regard si sérieux, on commence alors à comprendre que même de beaux visages peuvent raconter des histoires difficiles. Il suffit d’y regarder à deux fois.

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